
La Chine a décidé de mettre un terme aux exportations d'hélium, une matière première indispensable à la fabrication des semi-conducteurs. Cette mesure, officialisée par le ministère chinois du Commerce et l'Administration générale des douanes, concerne le code douanier 2804290010 et est entrée en vigueur immédiatement, sans exception pour les marchés étrangers. Si Pékin justifie cette décision par sa législation sur le commerce extérieur, elle intervient dans un contexte de fortes tensions sur les chaînes d'approvisionnement mondiales et de demande croissante en puces destinées à l'intelligence artificielle.
L'hélium joue un rôle essentiel dans la production des semi-conducteurs modernes. Il est notamment utilisé pour refroidir les machines de lithographie ultraviolette extrême (EUV), une technologie incontournable pour la gravure des puces les plus avancées. Son utilisation ne s'arrête pas là. Le gaz intervient également lors du refroidissement des wafers, des opérations de gravure, des procédés de dépôt de matériaux ainsi que pour détecter les fuites sur les lignes de production. Avec l'essor des processeurs dédiés à l'intelligence artificielle, les besoins des fondeurs en hélium ne cessent d'augmenter.
Malgré cette interdiction, la Chine ne représente qu'une faible part de la production mondiale d'hélium. D'après les dernières données de l'US Geological Survey, le pays occupe la sixième place mondiale avec environ 1,6 % de la production, au même niveau que la Pologne. Les États-Unis dominent largement le marché avec plus de 81 millions de mètres cubes produits chaque année, devant le Qatar, la Russie, l'Algérie et le Canada. Plusieurs spécialistes estiment donc que cette mesure ne devrait pas provoquer, à elle seule, une crise majeure dans l'industrie des semi-conducteurs. La situation est toutefois plus complexe. La Chine dépend fortement des importations puisqu'elle achète plus de 80 % de son hélium à l'étranger, principalement au Qatar. Une partie de ce gaz est ensuite revendue vers d'autres régions du monde, notamment en Europe, après avoir transité par des entreprises chinoises. La suspension des exportations pourrait ainsi réduire l'offre disponible sur le marché international, au-delà du simple poids de la production chinoise.
Cette nouvelle restriction s'inscrit dans une stratégie plus large visant à préserver les ressources nationales. Ces dernières années, la Chine a déjà limité les exportations de plusieurs matières premières, notamment certains carburants, les engrais ou encore l'acide sulfurique. Dans le même temps, les sanctions américaines compliquent toujours l'accès des entreprises chinoises aux semi-conducteurs les plus avancés fabriqués à Taïwan. Face à ces contraintes, Pékin cherche à sécuriser l'approvisionnement de son industrie locale afin d'accélérer le développement de ses propres capacités de production.
Cette annonce intervient alors que le marché mondial de l'hélium reste sous pression depuis plusieurs mois. Au printemps, les tensions géopolitiques au Moyen-Orient avaient déjà perturbé les flux de gaz naturel liquéfié, dont l'hélium est extrait, avec notamment des difficultés autour du détroit d'Ormuz et des installations gazières qataries. Ces événements ont entraîné une hausse significative des prix, poussant plusieurs acteurs du secteur, dont Air Liquide, à alerter sur un risque de pénurie à court terme. La reprise des affrontements dans la région fait craindre de nouvelles perturbations de l'approvisionnement mondial.
L'industrie des puces électroniques a déjà connu plusieurs épisodes similaires ces dernières années. En 2022, les fabricants avaient dû faire face à la pénurie de néon provoquée par la guerre en Ukraine, tandis que les tensions sur le dioxyde de carbone de haute pureté avaient également compliqué certaines étapes de production. Ces difficultés concernent directement les nouvelles usines de semi-conducteurs en construction, notamment en Europe où le European Chips Act prévoit plus de 43 milliards d'euros d'investissements afin de renforcer la souveraineté industrielle du continent.
Pour plusieurs analystes, cette décision chinoise répond avant tout à des impératifs économiques internes plutôt qu'à une volonté d'accroître les tensions commerciales. ary Ng, économiste senior chez Natixis, estime que Pékin cherche principalement à garantir l'approvisionnement de ses fabricants nationaux. De son côté, Cameron Johnson, associé du cabinet Tidalwave Solutions à Shanghai, considère que cette mesure reflète surtout le manque d'hélium disponible pour répondre à la demande intérieure. Le PDG d'Intel, Lip-Bu Tan, avait lui aussi évoqué ce sujet lors d'un podcast consacré aux défis de l'industrie des semi-conducteurs. Selon lui, les limitations liées à l'énergie constituent aujourd'hui un frein plus important pour le développement de l'intelligence artificielle que les tensions actuelles autour de l'hélium. Même si cette interdiction ne devrait pas provoquer une rupture immédiate des chaînes de production, elle rappelle une nouvelle fois à quel point les matières premières stratégiques restent un enjeu majeur pour l'avenir des semi-conducteurs et de l'intelligence artificielle.
Source : WCCFTech